Sylvie Neeman vient de publier Presque jour, deux nouvelles qui abordent avec beaucoup de sensibilité et de pudeur les thèmes du lien, du temps qui passe, à travers deux rencontres qui se déploient dans un espace que l’on perçoit comme hors du monde. Il nous a semblé que c’était le moment idéal pour une rencontre avec une autrice si fidèle à notre catalogue qu’une remontée dans le temps s’impose d’elle-même…
Comment est née votre passion pour l’écriture ?
Je pense qu’elle est née de la lecture. Cette découverte du pouvoir des mots, de leur portée, de ce qu’ils peuvent bouleverser, transformer, en nous, lecteurs. Les mots sont les mêmes pour toutes et tous, et pourtant, selon la façon dont on les utilise, mode d’emploi ou poème, ils ont des « effets » si différents. J’ai eu envie de jouer, moi aussi, avec ce matériau si beau, si simple, si unique !
Quelle place joue-t-elle au quotidien aujourd’hui ?
L’écriture tient une place très importante, mais elle n’est pas quotidienne. Je veux dire que je ne m’astreins pas à écrire si le temps me manque, si le désir n’est pas là, même si c’est sûrement un exercice très profitable ! Mais comme je travaille beaucoup mes textes, que je les écris et réécris et corrige et allège sans cesse, au final l’écriture est presque quotidienne. Et souvent, lorsque je n’écris pas, je pense à ce que je vais écrire, j’écris dans ma tête.
Y a-t-il un « rituel » de l’écriture dans votre journée et si oui, quel est-il ?
Ce n’est pas vraiment un rituel, mais dans l’idéal, j’écris le matin, avec un bon café ! J’écris à l’ordinateur en essayant de ne pas trop regarder le lac, mais il ne me facilite pas les choses. Il est comme un enfant qui réclame à tout moment notre attention : très exigeant et très convaincant.
Pourriez-vous nous parler en quelques mots de votre longue collaboration avec La Joie de lire ?
Cela fait 15 ans qu’Il faut le dire aux abeilles a été édité à La Joie de lire. Il s’en est suivi une dizaine d’albums principalement, mais aussi des romans et des récits.
Je crois qu’une des choses que j’apprécie le plus, c’est que Francine Bouchet et ses collaboratrices n’ont pas de catégories, pas d’a priori. Chez elles, par exemple, on peut proposer des ouvrages dont le héros, l’héroïne, n’est pas forcément un enfant. Chez elles, un livre ne doit pas à tout prix rentrer dans une case, une collection, un format. Et j’apprécie aussi de côtoyer, sur le catalogue, tant d’artistes auprès desquels, desquelles je me sens bien.
Vos livres donnent l’impression que vous prêtez aux enfants une grande capacité à tout comprendre, une forme d’intuition. Pensez-vous leur apporter des réponses ou simplement les inciter à se poser des questions ?
Il est certain qu’il y a à La Joie de lire une confiance immense dans l’intelligence et la sensibilité de l’enfant. On ne m’a jamais demandé de simplifier une phrase, de remplacer un mot par un autre, plus accessible. Elle fait partie de ces maisons où on aime que les lectures soient partagées, que petits et grands y trouvent leur bonheur. De mon côté, si je prends les questions des enfants au sérieux, je ne suis pas certaine d’y apporter des réponses ; je brode dessus, j’ouvre des fenêtres pour leur montrer plus de questions encore. Peut-être qu’ils trouvent parfois des réponses… qui sait ?
Pour reprendre cette idée de « sérieux » que vous utilisez ici, vous a-t-on parfois reproché d’écrire des textes qui l’étaient trop ?
Un enfant m’a demandé, un jour lors d’une visite de classe, pourquoi je n’écrivais pas des livres rigolos. Alors j’ai écrit Ils arrivent ! ; mais même dans celui-ci, si on y réfléchit, il y a une part de réflexion, de questionnement, une volonté de présenter un autre point de vue. Ça doit être dans mon caractère !
Quel lien entretenez-vous avec les illustratrices avec lesquelles vous collaborez, telles que Albertine, Ingrid Godon ou Francesca Ballarini ? Imaginez-vous des illustrations précises en écrivant les textes ? Et celles-ci une fois choisies vous font-elles modifier le texte initial ?
Je suis plus que gâtée avec mes illustratrices et illustrateurs ! Comme le choix de mon « binôme » se réfléchit, se décide, après l’écriture, avec l’éditrice, je ne pense pas à quelqu’un en particulier en écrivant. (Ce que je viens de dire était valable jusqu’à peu, mais là, je sors d’un texte où je n’arrêtais pas d’imaginer le trait de crayon d’une illustratrice, espérons que cela se concrétise !) Il m’est arrivé de modifier de moi-même quelques mots après l’illustration, parce que ça me semblait mieux pour le livre, mais je conçois tout à fait qu’une illustratrice ou un illustrateur puisse s’exprimer sur le texte. Ce sont deux temps différents, donc la collaboration ne se fait pas sous forme d’échanges constants. Mais comme à La Joie de lire, on sait que j’adore voir le travail d’illustration prendre forme, prendre vie, j’ai le bonheur de recevoir souvent différents travaux préparatoires, chemins de fer etc. Et chaque collaboration que vous évoquez est devenue une amitié.
Pouvez-vous me citer deux lectures qui ont été déterminantes pour vous ?
L’une pour enfant, l’autre pour adulte Je garde un merveilleux souvenir du livre Le 35 mai d’Erich Kästner : cette armoire qu’oncle et neveu traversent (une porte secrète y était dissimulée) et qui ouvre sur un monde complètement imaginaire. Dire que ce livre a bientôt 100 ans ! Puis, plus tard, vers mes 17 ans, j’ai découvert Marguerite Duras et en particulier Le ravissement de Lol V. Stein et ça a été un véritable choc esthétique : on peut donc écrire comme ça !